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Cas cliniques

13 mar 2020

La transe : un processus au cœur de l’accouchement

Christine Chalut-Natal Morin, sage-femme, doctorante en psychologie, Paris

Quand l’hypnose permet à la femme de se recentrer sur son aptitude naturelle à entrer en transe, aptitude potentialisée pendant la grossesse.

Lors de l’accouchement, la transe est l’expression de l’interaction forte entre corps et esprit. Si la femme se laisse aller à ses processus internes et ressentis, le corps reprend la main, retourne à un fonctionnement très primitif et est capable de faire seul lorsqu’il n’y a pas de dystocie.

La transe peut se définir comme « des variations d’un état de conscience en réponse à un élément de contexte, perçues par un sujet comme inhabituelles en qualité et/ou en intensité » (Groupe inter-universitaire d’étude autour des transes, 2019).

L’hypnose est l’usage que nous faisons de la transe.

Illustration de la pertinence de la pratique de l’hypnose en obstétrique «  Après un premier accouchement par césarienne très mal vécu, il était « viscéralement » important pour moi d’accoucher de mon second enfant par voie basse. Mais à une semaine du terme, on m’avait informée qu’il n’y avait aucun signe annonciateur d’une mise en route naturelle du travail. Une seconde césarienne était évoquée. En désespoir de cause, sur les conseils d’une amie, je décidais alors de m’adresser à une sage-femme acupunctrice, sans savoir concrètement à quoi m’attendre ni si je serais réceptive à cette approche, nouvelle pour moi. J’étais alors triste et je doutais de tout, à commencer de ma capacité à accoucher "normalement". » Élise a prévu d’accoucher dans une structure privée et me contacte une semaine avant la date d’une césarienne déjà fixée par l’obstétricien le jour de la semaine où le bloc opératoire est mis à sa disposition pour ses interventions chirurgicales. La césarienne est envisagée un jour avant la date du terme et Élise n’aura pas la possibilité de bénéficier des jours de dépassement de terme tolérés lorsque la grossesse se déroule normalement. Lors de notre entretien téléphonique, je perçois qu’elle ne veut pas se résigner à cette seconde césarienne ni à la date imposée par l’obstétricien. Aussi subit-elle cette date et en verbalise clairement l’impact psychologique négatif.  « J’ai contacté Christine Morin, qui a aménagé trois séances d’urgence, les lundi, mardi et mercredi de la semaine de mon terme, prévu le samedi. La première de ces séances m’a beaucoup surprise : alors que j’imaginais une consultation exclusivement technique autour la pose des aiguilles, Christine m’a d’abord posé une série de courtes questions sur ma personnalité. Elle a également mesuré mon énergie intérieure, en m’expliquant que pour accoucher, il fallait que cette énergie grandisse. Cette introduction m’a fait prendre conscience que l’état d’esprit dans lequel je me trouvais avait un rôle à jouer dans mon accouchement, et que celui-ci ne se résumait pas à la mécanique des contractions : il me fallait être active, physiquement, mais également sur le plan psychologique. Une évidence pour certains, mais une prise de conscience pour moi. » La communication s’établit rapidement, probablement soutenue par le lien particulier qui se tisse entre les femmes et les sages-femmes. L’approche de la médecine traditionnelle chinoise est un atout supplémentaire. Dans notre culture occidentale, elle est un champ d’exercice intéressant pour semer les graines de la communication hypnotique en utilisant la symbolique du point portée par son idéogramme. Cela est bien sûr en lien avec l’intention délibérée du praticien au moment de la poncture. La communication hypnotique permet l’installation et l’utilisation d’un contexte hypnotique au décours et pendant une conversation entre un patient et son praticien. Ce mode de communication est informel, puisque non annoncé par le praticien et souvent ignoré par le sujet. Il s’appuie sur la relation entre un thérapeute bienveillant et un patient qui évolue dans un état de conscience modifiée superficiel. Là encore la relation a valeur thérapeutique et s’appuie sur différentes techniques de communication qui peuvent être tout ou partiellement utilisées. Lang (2004) démontre que préparer un patient à un acte inconfortable en termes de douleur ou de sensations désagréables majore la douleur perçue ainsi que l’anxiété du patient pendant le soin. Enfin, il ne faut pas négliger le langage non verbal, qui est autre moyen d’établir une connexion praticien/patient efficace : aussi, le dialogue a-t-il valeur d’une « suggestion au long cours » (Bioy et coll. 2010). Ce ne sont pas de simples pérégrinations verbales, il s’agit avant tout pour le patient d’atteindre un objectif défini. « À la deuxième séance, j’étais davantage à l’écoute de mon ressenti intérieur. Au gré de nos échanges, j’ai réalisé que, par peur de la douleur, mais également parce qu’accoucher signifiait aussi sortir définitivement de cet état de fusion avec mon bébé à naître, je ne me sentais pas prête à « libérer » mon enfant. Pendant le moment de calme suivant la pose des aiguilles, Christine m’a conté une sorte de fable, du fil d’un cocon que l’on doit débobiner pour en laisser sortir un papillon. La puissance évocatrice de ce conte m’a frappée. Plus j’y pensais, plus j’acquérais une sorte de confiance en moi, car la logique simple de cette histoire me faisait accepter en douceur cette libération à opérer. Elle m’a également rassurée sur le fait que j’avais les capacités d’accoucher, et qu’il fallait que je me fasse confiance. » Au second rendez-vous, Élise rapporte qu’elle est épuisée car elle se sent lourde. Elle s’est couchée à 20 heures mais n’a pas réussi à s’endormir avant 3 heures car elle est « obsédée par son accouchement ». Elle dit avoir peur de la mort. Au décours de nos échanges, hormis la peur évoquée, elle confie qu’elle n’a pas envie d’accoucher. Je choisis un point d’acupuncture spécifique qui est le 12 Rate Chong Men. Lors de la poncture de ce point je lui dis que Chong Men signifie Porte des battements et que le nom secondaire de ce point est Palais de la tendresse maternelle (Laurent, 2004). Puis je demande à Élise d’écouter l’histoire de ce point : « Sous un toit un cocon de soie et le cœur. Le cocon de soie évoque le lien étroit, la soie évoque la douceur mais aussi la solidité. Le fil enroulé au début de la vie doit se dérouler progressivement pour permettre l’envol vers la vie autonome ». Élise est probablement en état d'hypnose pendant cette lecture, puisque dans son témoignage on relève «… en laisser sortir un papillon » ce qui n’est pas dans le texte. Deux hypothèses : la communication hypnotique l’a doucement fait glisser vers l’hypnose, ou bien la pose ou la stimulation de l’aiguille d’acupuncture synchronisée à l’énoncé de la métaphore vient focaliser l’attention de la patiente sur cette dernière et potentialiser sa valeur, voire peut-être avoir valeur d’ancrage. Ce qui est essentiel d’en retenir, c’est ce qu’Élise a construit à ce moment-là. Elle a aussi pu écrire à son obstétricien pour que la césarienne soit repoussée quatre jours après le terme.  « J’abordais la dernière séance avec un mélange d’espoir — j’avais compris des choses essentielles pour le bon déroulement des choses, me semblait-il — et de stress, car je devais l’après-midi même passer le monitoring qui déterminerait si la césarienne devait ou non être programmée. Ces séances, ces prises de conscience, ces images mentales, avaient-elles eu un impact sur l’état de mon col ? Le verdict de l’examen me démoralisa complètement : aucune évolution. Je tentais déjà de négocier, un nœud dans la gorge, une césarienne un peu plus tardive que ce qu’on me proposait. » À la troisième séance, rien n’a bougé, Elise n’a eu aucune contraction utérine, ce qui me surprend au regard du traitement en acupuncture. Je lui explique l’impact du stress sur l’accouchement et décide pendant le temps de pose des aiguilles de pratiquer une séance d’hypnose en lui demandant « puisque vous êtes là, écoutez juste ma voix ». La séance sera axée sur les contractions utérines et ses ressources. Il est troublant que cette hypnose que je percevais plus formelle ne soit pas évoquée par Élise lors de son récit. Néanmoins, voyons comment elle l’a intégré lorsqu’elle parle de son accouchement.  « Le lendemain de la dernière séance et de cette nouvelle peu réjouissante, le vent tourne. En début de soirée, les premières contractions se font ressentir. Arrivée à la clinique, déception : le col est mou, mais on m’annonce un « faux travail ». Je décide malgré tout de rester sur place. Une demi-heure plus tard, je perds les eaux. Les contractions se font plus fortes, plus douloureuses. J’ai du mal à imaginer qu’elles n’ont aucun impact sur la progression du processus, et sans trop vouloir y croire pour ne pas me faire de fausses joies, je me récite mentalement la dernière phrase de Christine Morin lors de la 3e séance : « Chaque contraction vous rapproche davantage de votre enfant ». Cette phrase tourne dans ma tête, je me la répète en boucle. Les images du fil du cocon, aussi. Elles me donnent du courage, et en justifiant la douleur, la rendent acceptable, tolérable. Mais l’instant d’après, je me rappelle que les contractions ne sont pas encore les bonnes, et cela accentue la sensation douloureuse. Je suis dans un état second. Je perds la notion du temps. Cela dure en réalité trois heures, avant que la sage-femme ne revienne. Je n’attends qu’une chose : qu’elle me dise que cela a un peu marché… juste assez pour être sûre que le vrai travail a commencé. Dans mes rêves les plus fous, mon col est juste assez dilaté pour que j’aie droit à la péridurale. Mais je n’y crois pas : lors de mon premier accouchement, déclenché, il avait fallu 17h pour que j’atteigne péniblement 4 cm. J’entends la sage-femme me dire : « Je vous annonce la bonne nouvelle ? On est à 9 ! ». Direction la salle de naissance. Mes nerfs lâchent un peu, en pensant que j’aurais certainement pu éviter cette souffrance en bonne partie si j’avais reçu la péridurale un peu plus tôt, ou simplement si on m’avait confirmé plus tôt que les contractions étaient efficaces. Cela accentue ma douleur. Je réclame la péridurale. La pendule de la salle de naissance me donne à partir de ce moment des repères, mais je me trouve toujours dans cette sorte de brouillard où le temps est élastique. Ma fille arrive enfin. Il est 1 h du matin. Je reprends progressivement pied. J’ai réussi. L’impensable s’est réalisé… tout simplement. » Elise accouche deux jours avant terme. Sa volonté d’accoucher naturellement interpelle. Alors qu’une césarienne est initialement programmée avant  terme, qu’on lui annonce un faux travail, elle résiste à toutes ces suggestions négatives et garde son cap. Elle se met en transe et en mode sécurité pour ne plus subir de stress et laisser son corps faire ce qu’il a à faire, ce pourquoi il est réellement programmé : se laisser inonder par les ocytocines, les endorphines et lâcher prise. L’impact des deux types de suggestions est clair. Les suggestions positives lui donnent du courage pour accepter la sensation physique de la contraction utérine, la rendre acceptable et tolérable. Tandis que la suggestion négative « c’est un faux travail » induit que ces contractions utérines ne sont pas les bonnes et accentue la douleur. « Durant les premières semaines qui ont suivi la naissance de ma fille, les images et le film de mon accouchement ont tourné en boucle dans ma tête. Tout me semblait si naturel comparé à ce que j’avais vécu pour la naissance de mon fils ainé, par césarienne, en urgence... Évidemment, j’ai bien conscience que la césarienne a sauvé mon fils, qui s’est retrouvé en souffrance fœtale pendant le travail…pourtant, j’ai longtemps ressenti une immense tristesse doublée d’amertume, car je n’ai pas pu m’empêcher de penser que mon accouchement m’avait été « volé ». Dans les premiers temps, je doutais même d’avoir accouché ! Pour ma fille, rien de tout cela. Cet accouchement par voie basse m’a permis d’être actrice de la naissance de ma fille, et pas seulement d’y assister. Sentir ainsi mon corps se surpasser pour suivre un processus naturel plus fort que lui, en étant capable de ressentir cette douleur mais dans le même temps de l’accepter et d’en faire une alliée, a été pour moi une sensation d’une extrême puissance, source d’un sentiment d’accomplissement profond. Cet accouchement m’a fait devenir mère au sens animal du terme. Je n’aurais jamais pu soupçonner la force que cela me donnerait, ni la confiance en moi que cela me procurerait, en tant que mère et femme. » La grossesse, mais plus encore l’accouchement, rappelle la femme à sa corporalité et à sa sensorialité. Pour les femmes, transcender cette douleur, c’est pouvoir accéder au versant initiatique de l’enfantement. Nous parlons beaucoup de parentalité lors des séances de préparation à la naissance mais on ne peut devenir parent que si on a corporellement accouché. Le temps de la grossesse doit être un temps où on se prépare à accoucher pour donner naissance à son enfant et physiquement naître mère. L’accouchement a valeur de fondation, puis vient le temps où les mères construisent ce Palais de la tendresse maternelle.

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